Océane Moussé
La Montagne est un miroir
Il y a une façon de pratiquer le dessin si intrinsèquement associée aux variations de la matière - comprenant le corps de l’artiste et ses états -, qu’elle en acquiert la complexité. C’est une forme de discipline, mais aussi une sensibilité graphique, littéralement : l’artiste semble prolonger son appréhension du monde par le dessin, comme si celui-ci faisait partie de ses poumons, de sa peau, de ses yeux, de son esprit. C’est précisément là que se situe le travail plastique d’Océane Moussé, dans lequel le dessin est « central ». Souvent, celleux qui placent cette discipline au sein de leur pratique se targuent d’en évoquer l’économie : c’est le cas de Moussé, qui néanmoins précise sa vision en en vantant l’impact minimal. Suivre le déploiement de son travail depuis une quinzaine d’années c’est justement s’apercevoir que son dessin a toujours été un outil d’exploration de l’espace, une composition formée de vides, de silences, et des formes et des bruits du monde vivant.
Ce n’est donc pas étonnant qu’elle juge la couleur superflue, se concentrant sur des outills comme l’encre, la craie, le graphite, le papier, mais aussi des branches, des miroirs, la céramique, le langage, le son. Cette monochromie rappelle les débuts de la photographie, lorsque celle-ci était encore une réaction chimique à la lumière qui entrelaçait des ombres dans les fibres du papier. Si l’artiste travaille la matière donnant corps au dessin, elle est également attentive à sa forme. Des feuilles de papier portant ses tracés, se contorsionnent aussi dans l’espace. Mais l’expansion de la vie organique est souvent l’objet de son dessin, composé de lignes et de textures. Le dessin joue un rôle presque anti-traditionnel de vibrer plutôt que de représenter, de présence plutôt que de copie.
Il y a néanmoins dans l’œuvre de Moussé des dessins fidèles à notre idée de l’arbre, de la branche, de l’eau. En effet, il n’y a pas de négation de la figure chez elle, ni, à l’opposé, un engagement pour l’abstraction comme langage. Son territoire est précisément celui, évoqué plus haut, d’un dessin comme façon d’incarner une expérience totale des transitions atmosphériques manifestées par les plantes, les pierres, l’eau, la terre. Ainsi, Moussé renverse la tradition du dessin : l’observation qui a lieu à l’extérieur comme expérience multisensorielle d’un coin de forêt, par exemple, nourrit l’espace d’exposition. C’est peut-être pour cela que plusieurs de ses œuvres comportent des éclats de miroir, comme « Gamme de Rameaux » de 2024, à propos de laquelle Moussé a écrit : « Chaque fragment [...], issu d’un seul et même
miroir, conserve la mémoire d’un ensemble disparu et se déploie dans l’espace comme une géographie en mouvement, épousant les lignes du sol, offrant à voir une déconstruction structurée ». Tout aussi liée à la forme reconnaissable de la montagne, « We are all landscapes » de 2024 aussi, est une chaîne montagneuse formée par des morceaux de miroir
posés au sol contre le mur.
Ces bribes de reflets déconstruisant l’espace sont un indice sur la façon dont Moussé envisage ses dessins et ses œuvres graphiques en volume, construites autour des lignes mouvantes de son expérience de la nature. Malgré sa dédication >> attachement à un dessin linéaire représentant le vivant dans sa ramification végétale, l’artiste emploie ces images en relation avec le papier, puis au lieu d’exposition. Dès 2010, lorsqu’elle réalisait des dessins de paysages
inventés qui se recomposaient, se pliaient puis se tassaient, elle les distribuait sur plusieurs feuilles encadrées séparément mais qui formaient néanmoins un tout. C’est peut-être pour cela que Moussé intègre dans ses œuvres des éléments recueillis en pleine immersion dans la nature, comme des branches, mais aussi des mots et du son enregistré. Si les premières évoquent le dessin - le lent tracé du temps par la matière, comme les cicatrices ou les marbrures - le langage et le son apportent une dimension réflexive.
« MurMur, » 2025, une œuvre en devenir, explore les correspondances entre le sens, le son, le vide et l’espace comme pli. C’est l’œuvre autour de laquelle s’est consolidée cette résidence de recherche aux Ateliers des Arques, et qui s’est aussi confrontée à elle. « MurMur » s’organise dans un coin de l’espace d’exposition et ré-interprète un « accident » qui eut lieu dans son atelier. Moussé avait fixé au mur un ensemble des dessins de feuillages frémissantes formant un rectangle, puis était partie ; le lendemain quelques feuilles étaient par terre, créant des lacunes dans l’image. Souhaitant se libérer de la contrainte de la représentation et apporte l’amplitude de l’expérience de la nature, de l’espace, mais aussi du dessin, du geste, et du son, elle disposa les feuilles de façon à épeler le néologisme « murmur ». À la fois « mur » et
« murmure », surface primordiale d’inscription et langage vibratoire du monde, cette œuvre est ludique, poétique, littérale, végétale – ancrée dans le lieu mais tout aussi libre de trouver d’autres « murmurs ».
Joana Neeves, directrice atistique de la 18ème édition de Drawing Now Art Fair

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